Après Morano, Marine Le Pen dérape sur de Gaulle et l’Algérie française (Challenges)

LP

Le gaullisme de Marine Le Pen est un gaullisme d’opérette. Vertu collatérale de la sortie de Nadine Morano sur la France, « pays de race blanche », Marine Le Pen a dérapé au micro d’Europe 1, jeudi 1er octobre. Pour le moment, la machine médiatique ne retient que la formule « Morano s’est pris les pieds dans le buzz », passant à côté de l’essentiel politique : l’aveu par Marine Le Pen qu’en dépit de ses efforts, sa conversion aux valeurs du gaullisme est un trompe-l’œil.

Interrogée sur la polémique Morano, Marine Le Pen a pris une double distance. Avec la députée européenne perdue dans sa tourmente, mais aussi et surtout avec le général de Gaulle, dont elle se réclame depuis peu.

« Ce sont les propos du général de Gaulle, avec lesquels je suis en désaccord, puisqu’il les a tenus précisément pour justifier son refus de l’Algérie française » a déclaré Marine Le Pen, ajoutant : « Or nous, nous étions pour l’Algérie française car nous considérions qu’au-delà des races et des religions, l’on pouvait être Français pour peu, encore une fois, que l’on se sente Français, que l’on adopte l’histoire, que l’on adopte la culture, que l’on ait le souhait de participer à un avenir commun, que l’on adopte le mode de vie ».

L’héritage des fascistes français

Sortie passionnante, en ce qu’elle démasque le gaullisme d’opérette de Marine Le Pen, inspiré par Florian Philippot. Il est difficile de se défaire d’un habitus hérité du maréchalisme. D’un coup, dans la bouche de Marine Le Pen, le « nous » marque l’appartenance à l’histoire de son camp, de l’extrême droite française qui, de l’affaire Dreyfus en passant par le 6 février 34, Vichy et l’OAS mène à la création du Front national de 1972, celui de Jean-Marie Le Pen. Marine Le Pen est l’héritière de ces fascistes français (car ici nous pensons comme Raymond Aron, qu’il y a eu des fascistes français, mais qu’il n’y a jamais eu de fascisme français) qui se sont toujours trompés, ont toujours échoué, et ont toujours été nuisibles à la France.

Le propos mérite d’autant plus d’être relevé qu’il démontre que Marine Le Pen n’a rien compris à ce que de Gaulle avait confié à Alain Peyrefitte, et que ce dernier a rapporté dans son « C’était de Gaulle ». Pas plus que Nadine Morano (qui ne cite même pas bien de Gaulle, qui parle d’un « peuple européen de race blanche » et non d’un « pays de race blanche ») la présidente du FN ne comprend ce que signifie de Gaulle, à ce moment précis de l’histoire, quand il sait que l’indépendance de l’Algérie est inéluctable. A savoir que l’intégration du peuple algérien est impossible dans un espace de citoyenneté française, compte tenu du poids de l’histoire, des cultures, mais aussi des impératifs sociaux et économiques de l’époque, est une lubie insensée, porteuse d’une contradiction qui mènerait à l’implosion de la France.

Il n’y a pas de lecture racialiste chez de Gaulle, confronté à une situation de crise exceptionnelle et qui s’exprime en un temps où l’immigration venue d’Afrique du nord vers la France n’a même pas débuté. Bien au contraire. En 1959, le général, qui a déjà compris que le concept « d’Algérie française » est un oxymore politique, s’apprête à en tirer les conséquences, au nom de l’intérêt des deux peuples, français et algérien. Il agit en Homme d’Etat, position que Marine Le Pen, cinquante ans plus tard, est encore incapable d’appréhender. Il est sidérant de contempler l’expression d’une vision de l’histoire, aussi datée et obsolète, étayée par des références qui pointent une faiblesse politique peu digne d’une personnalité qui postule à la présidence de la République.

Mieux encore, Marine Le Pen avoue implicitement qu’elle porte en elle une vision post-coloniale de l’histoire et des rapports entre les peuples. Elle conçoit la France comme un modèle supérieur de civilisation, dont la bienveillance s’exprime par la coercition politique. C’est absurde. Certes, il est évident que Marine Le Pen évoque sa nostalgie française et réfute de Gaulle pour mieux stigmatiser, de manière sournoise, ceux qui sont aujourd’hui présents en France et ne seraient pas des Français selon les vues qui sont les siennes, mais cette évocation dit aussi le danger que représente la présidente du FN, qui estime qu’être Français, c’est adopter l’histoire et la culture du pays.

Gaullienne? gaulliste? Ni l’un ni l’autre

Et pourtant, on peut être Français et refuser d’adopter des pans entiers de l’histoire de France, ou ne pas se sentir lié par des éléments de culture. On peut être Français et vibrer au souvenir du sacre de Reims et lire avec émotion le récit de la Fête de la fédération et rejeter le Bonapartisme impérial, le Maréchalisme et Vichy, l’OAS et l’Algérie française… On peut même être Français, et ne pas être gaulliste, tout en refusant d’être anti-gaulliste, comme l’écrivait François Mitterrand dans « La Paille et le grain », au nom même de ce que représente le général, porteur des valeurs du Conseil national de la Résistance…

A cela, Marine Le Pen objectera sans doute qu’elle se prétend gaullienne, plus que gaulliste. Mais le distingo ne trompera personne. Marine Le Pen n’est ni gaulliste, ni gaullienne, tout simplement parce qu’un nostalgique de « l’Algérie française » ne peut pas l’être, c’est ontologique.

Sur Europe 1, Marine Le Pen a renoué, elle, avec l’anti-gaullisme traditionnel de d’extrême droite ; celui qui a toujours préféré la Révolution nationale au programme du Conseil national de la Résistance ; celui qui n’a jamais pardonné au général le procès de Pétain, l’exclusion de Maurras de l’Académie, l’exécution de Brasillach, la fin de l’utopie Algérie française et le châtiment de Bastien-Thiry [à l’origine de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle en 1962]…

Car c’est bien à cette conscience politique de l’extrême droite traditionnelle, façonnée par un siècle et demi de feu et de sang, de violences et de tumultes, de haine de la République et de la Nation que renvoie le « Nous, nous étions pour l’Algérie française » de Marine Le Pen.

Le vol de l’héritage des Républicains

Que faire de cet aveu de renonciation au Gaullisme, à ses pompes et à ses œuvres? La question vaut pour ceux qui sont, en principe, les dépositaires du legs politique du Général, « Les Républicains ». De ce point de vue, leur manque d’empressement à défendre ce qui leur revient de droit et de tradition ne lasse pas d’étonner.

Depuis que le FN a entamé son opération de triangulation du gaullisme, Nicolas Sarkozy, François Fillon, Alain Juppé et les autres laissent faire. Ni révolte, ni combat contre le vol d’un héritage qu’ils devraient défendre bec et ongle. Combien de temps encore supporteront-ils le dépôt de la gerbe Philippot sur la tombe du Grand homme enterré à Colombey-les-deux-églises, chaque 10 novembre, date anniversaire de sa disparition? L’affaire n’est pas anecdotique, elle est politique. Qui de la nouvelle génération, Bruno Le Maire ou un autre, aura un jour le courage de signifier à Philippot, sur la tombe du général et devant les caméras, en novembre prochain, qu’il n’est pas légitime à s’en réclamer?

Le FN ne prospère pas seulement sur les peurs sociales, économiques et culturelles, il est aussi passé maître dans l’art de préempter un univers mental politique et historique qui n’est pas le sien, parce que les autres, inconscients et émollients, laissent faire.

La présidente du FN fait ainsi coup triple, qui assume et revendique l’héritage politique de son père, se proclame gaulliste tout en niant, sans que personne ne relève ses contradictions, la vertu même du gaullisme. En dépit de ses proclamations, inspirées par Florian Philippot, à la gloire du général de Gaulle, elle montre que dans les tréfonds de sa conscience, elle est la dépositaire d’une histoire politique, d’une tradition, qui la relie, sans contestation possible, aux heures les plus sombres de l’histoire contemporaine de ce pays.

Marine Le Pen a tué le père, mais elle a gardé le pire.

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