Henri Guaino : “Etre Gaulliste au XXIe siècle ? C’est regarder l’histoire du Gaullisme comme une leçon qui tire la politique vers le haut quand elle est tombée si bas”

Henri Guaino : “Etre Gaulliste au XXIe siècle ? C’est regarder l’histoire du Gaullisme comme une leçon qui tire la politique vers le haut quand elle est tombée si bas”

Le député des Yvelines publie « De Gaulle au présent » aux éditions du Cherche Midi, un recueil de textes du Général qui a vocation à rappeler l’importance de la fermeté de caractère de l’homme d’Etat lorsque le pays est en crise. Ou quand le passé inspire le présent.

Grand entretien

Publié le 29 Mars 2015

Le choix de ces personnalités n’est pas anodin. Existe-t-il un gaullisme euro-compatible ?

Le choix n’est pas anodin en effet. Le Gaullisme est compatible avec une Europe qui ne se construirait pas avec le double objectif d’effacer les Nations et de dépolitiser totalement l’économie et la société pour les mettre en pilotage automatique entre les mains des bureaucraties, des autorités indépendantes, des juges et des traders.

Le Gaullisme est incompatible avec l’abolition de la responsabilité politique, la fin de la politique comme expression de la volonté humaine dans l’Histoire et le refus de reconnaître aux peuples le droit à disposer d’eux-mêmes.

Le Gaullisme est incompatible avec une Europe qui se construit sans tenir compte des réalités historiques, culturelles, géographiques.

Le grand malaise européen actuel devrait nous inciter à entendre la leçon du Gaullisme comme un appel pressant à refonder l’Europe avant qu’il soit trop tard et qu’ « Europe » cesse d’être synonyme de « Paix » pour devenir synonyme de tensions, d’affrontements, et  de violence.

Les premiers Européens voulaient faire de l’Europe un facteur d’ordre et de stabilité du monde. C’est le contraire qui pourrait bien se produire. Si l’Europe en pilotage automatique continue d’être, de plus en plus, économiquement, culturellement, politiquement le ventre mou du monde, elle éclatera sous la pression des désordres du monde et contribuera à les aggraver. C’est un risque que nous devons conjurer au lieu de continuer à sauter sur nos chaises comme des cabris en criant « L’Europe » ! « L’Europe » !

Sur le plan économique, Charles De Gaulle a bien plus incarné la relance que l’austérité. Éprouvez-vous en ce sens une gêne à voir la droite française être exclusivement au service de politiques de « rigueur » ?

Il a conduit la politique économique selon les circonstances. En 1944, il récuse la politique déflationniste de Mendès parce que la Nation à ses yeux n’est pas en mesure de supporter de nouveaux sacrifices. Comme Jean Monet, en 1946, choisira la fuite en avant dans un grand plan d’investissement plutôt qu’une politique d’austérité malthusienne. En 1958, il faut remettre de l’ordre. Il soutient le plan Rueff et, comme Poincaré, en 1928, il accepte la dévaluation du Franc qui heurte l’orthodoxie conservatrice.  Il la refuse après mai 68 pour des raisons politiques. Lorsque la surchauffe est trop forte, il avalise le freinage, lorsque la croissance est trop faible il soutient la relance. Les mesures furent-elles toujours pertinentes ? On peut en discuter. Mais, il encouragea toujours un puissant effort d’investissement et de modernisation des structures productives.

Le volontarisme gaullien ne s’exprime pas tant dans les politiques conjoncturelles, que  dans « l’ardente obligation du Plan », ce mélange de Colbertisme et de Libéralisme qui fit merveille dans les années 60. Un Etat moins bureaucratique qui prélève moins mais qui joue son rôle de modernisateur, d’investisseur, d’entrepreneur et qui est une force d’entraînement. In fine, plus de croissance, plus de pouvoir d’achat, moins de dette.

Ce qu’il y a d’absurde dans les politiques d’austérité d’aujourd’hui, c’est qu’elles freinent la croissance, qu’elles font augmenter le chômage et, qu’en fin de compte, elles provoquent l’explosion des dépenses sociales, des déficits et de la dette. Dans les années soixante, il y avait une politique économique, c’est-à-dire une politique fondée sur le dynamisme de la dépense productive. Aujourd’hui, il n’y a que des politiques comptables qui ne font aucune distinction entre dépenses productives et dépenses improductives. Cette orthodoxie comptable qui conduit à une paupérisation du pays fait des ravages à droite comme à gauche. L’Europe porte une lourde responsabilité.

Il est d’ailleurs facile d’observer à quel point le rôle de la puissance publique dans le pilotage et le soutien de l’économie est plus important partout ailleurs, même aux Etats-Unis, qu’en Europe dont la politique comptable est le corollaire du projet de dépolitisation. Seule bonne nouvelle : le Président de la BCE semble avoir réussi à imposer – pour combien de temps ? – une forme de volontarisme monétaire dans une Europe en passe de devenir la variable d’ajustement – et la victime – de toutes les autres politiques économiques du monde.

S’il ne s’agit pas de décerner des brevets de gaullisme aux uns ou aux autres, que refusez-vous à ceux qui, au Front national notamment, se revendiquent du gaullisme ?

Chacun peut se réclamer du Gaullisme. Le Général de Gaulle ne sortira pas de la tombe pour leur opposer un démenti. Mais une chose est sûre, l’histoire du FN, son ADN sont antigaullistes. Je veux dire à ceux qui pensent sérieusement qu’ils vont pouvoir de l’intérieur faire changer cet ADN, effacer le souvenir de cette histoire qu’ils se trompent : ils n’y parviendront pas. On ne change pas l’ADN d’un parti sauf à ce qu’il assume une rupture totale avec ses origines, mais alors, c’est un autre parti.

Mais, il y a autre chose, au-delà de l’Histoire. Le Front National est un parti qui, par nature, ne reconnaît pas la dimension tragique de la politique, parce qu’il ne reconnaît pas la complexité humaine et morale de la politique : pas d’état d’âme, pas de cas de conscience, tous les nœuds se tranchent aisément à coup d’épée. C’est ce qui en fait un si bon réceptacle de la colère. Entre la claire exigence morale du Gaullisme et la bonne conscience manichéenne pour laquelle, il est toujours facile de trancher entre le bien et le mal, il y a quelque chose à mes yeux d’irréconciliable.  Mais, je mesure ce qu’il peut y avoir d’indicible et d’inaudible dans une réflexion de cette nature quand le débat politique est devenu ce qu’il est devenu et quand l’exigence gaullienne a déserté tous les autres partis. Ma conviction est qu’il y a urgence à recréer entre le Parti Socialiste en décomposition et le Front National une grande force politique reposant sur les principes qui ont inspiré l’action du fondateur de la France Libre et de la Ve République. Sinon rien n’arrêtera la montée des extrêmes.

 

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